vendredi 18 septembre 2015

Plaidoyer timide pour un paria

Après plus d’une année de silence, j’aurais voulu reprendre la parole pour parler théâtre. J’aurais eu plaisir à rendre compte des festivités qui ont entouré le 120e anniversaire de la fondation du Théâtre du Peuple de Bussang (Vosges, France) que j’ai dirigé de 1972 à 1985. Ce premier théâtre populaire de France, non seulement a-t-il survécu aux vicissitudes de toutes sortes, mais il fonctionne encore avec une vigueur remarquable. Ce sera pour une autre fois. Aujourd’hui il faut que je parle de ce qui se passe en Europe et en particulier en Hongrie.

Ce pays de moins de 10 millions d’habitants dont le produit intérieur brut par habitant est à peu près 30 % de celui d’Allemagne, se trouve à la frontière extérieure de l’espace Schengen. À ce titre, elle est obligée de contrôler les entrées sur son territoire au nom de tous les États membres de cet espace. Le moins qu’on puisse dire est que, face à l’afflux des migrants venus depuis des mois du Moyen-Orient, la Hongrie s’est trouvée débordée.

Cependant, ce qui jusqu’ici n’était que désordre et mauvaise humeur s’est transformé en violence à la frontière, désormais contrôlée, entre la Serbie et la Hongrie. Même si les journaux n’en publient pas les images les plus choquantes, il y aurait de quoi être touché, voire révolté. À qui la faute?

Contrairement à l’immense majorité de tout ce qui grouille grenouille et scribouille, comme a dit le général de Gaulle, je parle le hongrois. Je comprends donc toutes les subtilités de la langue que ce soit dans la presse écrite ou parlée ou dans les médias sociaux. C’est à ce titre que je vais tenter de rendre un peu plus claire la lecture du chaos qui est en train de gagner une partie de l’Europe. Deux précisions cependant.

Il y a 59 ans, j’ai été moi-même réfugié politique. J’ai quitté la Hongrie envahi par l’Armée Rouge déterminée de réprimer dans le sang la Révolution de 1956. Je puis donc affirmer que les comparaisons que l’on fait ici et là avec les deux situations sont tout à fait erronées. Deuxièmement, bien que j’aie aussi la citoyenneté hongroise, je n’ai aucune activité politique dans ce pays. Je n’y vote pas, mais si je votais, mon choix ne porterait pas sur le gouvernement actuel.

L’encre n’était pas encore sèche sur les dithyrambes qui accueillaient la déclaration d’Angela Merkel, du Point au très réservé Economist pour ne citer que ceux-là, que le vent a déjà commencé à tourner.

Rappelons la substance de ce qu’a dit la chancelière le 31 août. Tous les réfugiés syriens sont les bienvenus en Allemagne, qui est prête à en accueillir 800 000, rien que cette année. En passant elle a aussi suspendu le règlement dit Dublin III, à savoir : « Le pays dans lequel a été formulée la demande d'asile est celui qui est chargé de son instruction et de la décision finale. » Dans les jours suivants, le vice-chancelier a déclaré que l’Allemagne voulait recevoir 500 000 réfugiés par an.

Ces déclarations généreuses étaient censées répondre à la situation qui régnait en Hongrie où, disait-on, le gouvernement était en rupture avec les principes européens d’accueil et d’ouverture. Or depuis le 31 août, Mme Merkel a non seulement précisé à plusieurs reprises que l’Allemagne n’accueillerait que les personnes considérées comme réfugiées, mais elle a aussi affirmé que celles et ceux dont la demande allait être rejetée devront quitter le territoire allemand. Elle a également indiqué que les réfugiés ne pouvaient pas choisir leur pays d’accueil. Ces précisions ont eu infiniment mois d’écho dans la presse et partant, parmi les centaines de milliers de migrants qui sont encore sur les routes des Balkans.

Le 14 septembre l’Allemagne a suspendu l’accord de Schengen en rétablissant le contrôle sur sa frontière avec l’Autriche. Celle-ci l’a suivie en faisant de même avec la Hongrie.  Tout cela parce que ni l’un ni l’autre de ces pays ne peuvent traiter adéquatement le flux des migrants.

La Hongrie, elle, a commencé à ériger sa clôture en juillet, prévoyant ce qui allait se passer. La principale raison de ce geste, désapprouvé en chœur en Occident et ailleurs, est la nature de sa frontière avec la Serbie. Ce que les Hongrois appellent la « frontière verte » est une ligne de plus de 150 km dans les champs avec quelques passages officiels. Les migrants, dirigés par des passeurs, se faufilaient systématiquement par les passages non gardés afin d’échapper aux contrôles et à l’enregistrement, craignant de devoir rester en Hongrie selon les règlements de Dublin III. Il y a double malentendu.

D’une part, il est tout à fait clair que le gouvernement hongrois ne veut pas garder les migrants, réfugiés ou pas, sur son territoire. En revanche, elle prend au sérieux son rôle de pays frontière de l’espace Schengen, obligée d’enregistrer les demandeurs d’asile. Rappelons que, depuis le début de l’année, près de 200 000 migrants y sont arrivés. La clôture de barbelés est censée permettre à la Hongrie de contrôler sa frontière et celle de l’espace Schengen. Ce n’est certainement pas une œuvre d’art. Mais en général les frontières ne le sont pas.

D’autre part, les migrants ne veulent pas rester en Hongrie. Ils veulent aller en Allemagne ou en Suède. C’est ainsi que des foules, pratiquement incontrôlables, exigent depuis des semaines qu’on les laisse aller à leur destination. Ce que le gouvernement hongrois ne voulait pas faire en dehors des règles. Se rendant compte de son impuissance, il a cédé, surtout après la déclaration de Mme Merkel, réclamant qu’on laisse aller en Allemagne tous les réfugiés syriens.

C’est ainsi qu’après quelques jours de ce régime, l’Allemagne, à son tour, s’est rendu compte de son impuissance.

Aucun pays ne peut permettre que sa frontière soit une passoire incontrôlable. A fortiori quand il s’agit de la frontière de l’espace Schengen. À l’arrivée au Canada, on doit accomplir les formalités à la frontière. L’Allemagne reçoit les migrants par train et en bon ordre. Ils sont accueillis à la gare, et dirigés vers les centres d’accueil.

Rien de tel en Hongrie. Ni en Croatie qui, au bout de 24 heures d’afflux massif de migrants a déclaré qu’elle ne plus en admettre. Il en va de même pour la Slovénie.

Il est vrai qu‘une clôture de barbelés face à la misère humaine est un spectacle d’une infinie tristesse. Car la misère des Syriens et des autres indéniable. Elle vous interpelle quotidiennement et pas seulement depuis la mort du petit garçon noyé. Il y a eu des milliers de noyés, et il y en aura d’autres. Hélas!

Ce n’est pas encore le moment de désigner les coupables. Il y en a beaucoup. La Hongrie porte certainement une bonne partie de la responsabilité, ne serait-ce que pour son manque de préparation. Mais des responsables politiques de grandes puissances, comme l’Allemagne, devraient mesurer toute la portée de leurs paroles. Susciter de faux espoirs auprès d’une population en détresse est irresponsable. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

En attendant, la crise des migrants fait gagner des voix à l’extrême droite européenne. Elle menace le fragile équilibre qui tient ensemble les 28 pays membres de l’Europe. Elle risque d’entamer l’image même qui attire ces centaines de milliers de demandeurs d’asile.


samedi 10 mai 2014

Bataille de légitimité autour d'un cercueil dans «Richard III» de Shakespeare.



Le texte ci-dessous est davantage un essai qu’un texte de blogue. Il s’adresse donc à celles et à ceux qui s’intéressent suffisamment au théâtre pour suivre l’analyse détaillée d’une scène. Sa compréhension serait facilitée par la lecture simultanée du texte. (Les textes de Shakespeare, en anglais et en traduction, sont facilement accessibles sur l’Internet.) J’ai gardé les citations dans la langue originale, mais grâce au numérotage des vers, on peut retrouver facilement les passages en question.


Je publie ce texte pour une double raison. D’une part elle est la meilleure illustration de mes réflexions sur les rapports entre l’enterrement, la légitimité et le théâtre. D’autre part, le Théâtre du Nouveau Monde et le Théâtre français du Centre national des arts ont mis Richard III à leur programme pour la saison 2014-15. Ce sera donc une occasion de comparer une analyse théorique à une réalisation scénique.

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La deuxième scène de Richard III  de Shakespeare, celle où Anne, veuve du prince héritier accepte d’épouser l’assassin de son mari et de son beau-père,  et ce devant le cercueil ouvert de ce dernier, est une des plus connue de la dramaturgie occidentale. Malheureusement, l’interprétation en a été souvent obscurcie par l’ignorance du contexte sociale et historique.

Ainsi nous a-t-on parlé de l’effet de séduction qu’aurait pu produire sur Anne la cour apparemment enflammée que lui fait Richard. Il proteste qu’il a tué pour la conquérir et Anne, faible femme quelque peu vaniteuse, serait sensible à cet argument. Pour que cette interprétation soit juste, il faudrait que cet acte soit profitable et significatif au moins pour l’un des deux personnages en présence. Or, il n’en est rien.

Richard dit dès la première scène, en toute sincérité puisqu’il est seul avec nous, que les femmes ne l’intéressent  pas outre mesure, et il rajoute après la scène de séduction qu’il ne gardera pas Anne. Quant à Anne, si elle consent à garder l’anneau de Richard, elle ne manifeste guère d’enthousiasme à l’idée de se retrouver dans le lit de l’assassin de son mari. Quel est donc le but de la scène ?

Une lecture attentive nous amène à voir que ce qui réunit les deux protagonistes est l’intérêt qu’ils portent, pour des raisons diamétralement opposées, au cercueil du roi mort. Ce cercueil est l’objet d’un marchandage à mots couverts, car la scène se passe en public, au bout duquel chacun repart avec un certain gain. Ce sont les étapes de ce marchandage que je vais analyser en le replaçant dans le contexte de l’époque.

Cette analyse portera sur l’action car, en dépit de la magnificence de la poésie du Bard, le théâtre de Shakespeare est basé avant tout l’action. Donc la première question à poser est : Qu’est ce qui se passe ? Ce n’est que par rapport à cette question fondamentale qu’intervient la beauté du texte qui exprime essentiellement la réaction des personnages face à une situation en constante évolution. Par exemple, le premier vers de la pièce  Now is the winter of our discontent, indique clairement l’adversité que provoque chez Gloucester, qui n’est évidemment pas encore le roi Richard III,  la situation politique du pays. Il s’en déclare désavantagé et nous informe qu’il s’est lancé dans une série d’actions criminelles pour obtenir satisfaction.

Dans cette première scène qui précède immédiatement celle qui nous intéresse, nous avons appris, entre autres que :

-Le clan de Richard est au pouvoir et que c’est le frère ainé, Edward IV qui est le roi.
-Ce roi est malade. Il est alité.
-Richard a suscité, By drunken prophecies, libels and dreams, (33[1]) une telle haine du roi contre son autre frère, George, qu’il a ordonné l’emprisonnement de ce dernier. (Richard va faire assassiner George en prison.)
-Richard déplore l’influence des femmes sur le roi, influence qu’il juge évidemment indue. Une accusation qui à cette époque n’est jamais loin d’une autre, bien plus grave,  la sorcellerie.
-Richard veut épouser Anne, mariage dont il parle en ces termes :
        
         For then I’ll marry Warwick’s youngest daughter.
         What though I killed her husband and her father?
         The readiest way to make the wench amends
         Is to become her husband and her father-
         The which will I, not all so much for love
         As for another secret close intent
         By marrying her which I must reach unto. (153-9)

La scène deux se passe sur le chemin qui mène de St-Paul à Chertsey, entre l’église et le cimetière, donc dans une rue de Londres. Entre Anne qui accompagne le cercueil de son beau-père, le roi Henry VI. Le cercueil, porté par des croquemorts et protégé par des hallebardiers, est ouvert. Anne fait déposer le cercueil et commence une longue lamentation où l’expression de son chagrin d’être veuve et d’avoir perdu un excellent roi se mêle à celle de sa malédiction contre l’auteur du double meurtre. Puis la procession reprend, non sans nous avoir prévenus que ce genre de halte va se répéter. Que se passe-t-il jusqu’ici ?

Nous savons qu’il y a déjà un roi installé, le frère de Richard, donc nous devrions être surpris que son prédécesseur ne soit pas encore enterré, et surtout que ce ne soit pas lui, le successeur, qui conduise le cortège funèbre (voir mon blog de du 13 avril 2014). De plus Anne, loin d’être discrète, hurle ses lamentations vers les citoyens qui regardent cet étrange cortège.

Pour comprendre l’action d’Anne, il faut avoir en tête trois données sociales essentielles. La première est que pour recueillir la légitimité du souverain décédé, il faut que le successeur  procède lui-même à l’enterrement, du moins symboliquement. Il est évident qu’Anne, victime principale du clan au pouvoir, n’a aucune intention de laisser ses ennemies s’emparer de la légitimité qui est dans le cercueil. Au contraire, ses nombreux arrêts ont pour but de démontrer au peuple de Londres, autant dire à l’opinion publique, que le roi actuel n’a aucune légitimité, puisque c’est elle, Anne, qui possède le cercueil.

La seconde donnée est la croyance générale en la magie noire, la sorcellerie, les fantômes etc. (Nous verrons plus tard l’importance de ce fait.)

Enfin, la troisième est la situation extrêmement précaire des femmes sans «protection mâle» tant dans la société médiévale (temps de la pièce) qu’à la Renaissance (temps de l’écriture). Cette précarité doit s’entendre dans tous les sens, et tout particulièrement dans le sens physique. Autrement dit, une femme seule, quel que soit son statut social est en danger permanent de violence physique voire de mort. Or, Anne est seule, sans mari et sans protecteur (rappelons-nous la réplique de Richard dans la première scène.) (154) Tout ce qui lui reste pour se défendre et défendre son «bien», le cadavre non enterré, ce sont quelques hallebardiers.

Richard survient au moment où le cortège s’ébranle de nouveau. Sa première réplique s’adresse aux croquemorts : Stay, you that bear the corse, and set it down. (33) Forcément, il est venu pour le cercueil, pour récupérer la légitimité ou du moins pour faire disparaître une légitimité concurrente et gênante. Les hallebardiers ne résistent pas trente secondes ce qui fait dire à Anne, qui se rend compte qu’elle est sans protection et à la merci de Richard :

         What, do you tremble? Are you all afraid?
         Alas, I blame you not for you are mortal,
         And mortal eyes cannot endure the Devil. (43-5)

Puis, se tournant vers Richard, elle lance :

         Avaunt, thou dreadful minister of Hell!
         Thou hadst but the power over his mortal body,
         His soul thou canst not have, therefore be gone. (46-8)

Anne a compris que sa situation est pratiquement désespérée, d’autant qu’elle n’est pas au courant des plans matrimoniaux de Richard. Cependant, elle sait aussi que Richard ne gagnera rien à prendre le cercueil par la force, car ils sont dans la rue au su et au vu de tous et, en matière de légitimité, l’opinion publique compte. Le marchandage qui suit va donc se dérouler à mots couverts  - la langue de bois n’est pas une invention moderne - devant l’opinion public (aujourd’hui ça se jouerait devant la télévision) afin que chacun en tire le maximum de bénéfice tout en gardant la face.

Richard sait que le but d’Anne est obtenir une protection aussi forte que possible et Anne n’a aucun doute sur l’intérêt que porte Richard au cercueil. Elle est déterminée à ne le céder qu’en dernier ressort, et la difficulté principale sera de rendre cela crédible et acceptable pour l’opinion publique. Elle est femme, veuve et doit se montrer digne de ceux qu’elle pleure, alors que Richard par sa position de force incontestable peut aisément assumer le rôle de brute. Aussi se laisse-t-il insulter par Anne  sans vraiment se défendre. Et Anne s’enfonce dans la brèche.

Richard n’a rien à craindre de l’opinion de la foule. Sa réputation est faite et sa puissance est peu commune. Ce qui ne l’empêchera pas de faire des gains de sympathie à la fin de la scène. Cependant, il commence par affaiblir Anne de plus en plus, jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’elle n’a plus le choix. Parallèlement, il faut que les citoyens qui les entourent en soient aussi convaincus. Voici comment il procède.

Après les insultes et les mensonges cyniques, vient l’aveu : il a tué son mari car il a été provoqué, et de fait, il a aussi tué le roi (95-102).  Nouveau coup de massue pour Anne. Richard, qui est fin seul, vient d’annoncer publiquement qu’il a commis un régicide, le crime des crimes et personne ne bouge. Ni les hallebardiers ni la foule.

Remarquons qu’au théâtre, quelques-uns des moments les plus forts se produisent lorsqu’une action ou une réaction anticipée ne se matérialise point. Cette absence de réaction permet à Richard de faire la démonstration qu’il ne peut y avoir de meilleur protecteur que lui et, dix vers plus loin, il propose à Anne sa main et donc sa protection.

Anne a enfin compris le stratagème, mais comment céder dans ces circonstances ? La foule est là les yeux rivés sur elle. Elle refuse évidemment mais Richard a tout prévu :
                  Your beauty was the cause of that effect-
                  Your beauty, which did haunt me in my sleep
                  To undertake the death of all the world
                  So I might live one hour in your sweet bosom. (121-4)

C’est le dernier coup pour Anne et peut-être le plus dangereux. Richard prétend d’avoir été ensorcelé : Thine eyes, sweet lady, have infected mines (150). Si Anne, totalement affaiblie et dépouillée, est accusée de sorcellerie, c’est la fin et une fin atroce. Loin d’être flattée, comme le prétendent certaines interprétations, elle est au comble de l’affolement. Et c’est le moment que choisit Richard pour lui tendre la perche.

         Those eyes of thine from mine have drawn salt tears,
         Shame their aspéct with store of childish drops. (154-5)

Les yeux d’Anne ont donc provoqué le remord dans l’âme de ce pécheur endurci! Quel soulagement pour Anne, que le long passage de Richard laisse respirer et reprendre ses esprits. Quel retournement merveilleux pour la foule qui voit maintenant en Anne la seule personne capable d’avoir un effet bénéfique sur le monstre que tout le monde craint!
Il ne reste plus qu’un petit mélodrame à jouer. Richard offre sa poitrine nue à Anne afin qu’elle venge ses morts en le tuant sur place. Comme il est évident qu’Anne n’a aucun intérêt à tuer la seule personne capable de la protéger, Richard ne risque rien. En revanche, l’effet sur la foule est considérable. L’assassin repenti est prêt à mourir pour obtenir pardon et la femme éplorée manifeste une grandeur d’âme inouïe en l’épargnant.  On croit entendre au Téléjournal du soir : «Nous avons assisté à une scène de réconciliation exceptionnelle…».

On se fiance donc du bout des lèvres devant la foule émerveillée, lorsque Richard revient à l’essentiel :

         That it would please thee leave these sad designs
         To him that hath more cause to be a mourner,
         And presently repair to Crosby Place,
         Where, after I have solemnly interrèd
         At Chertsey monastery this noble King,
         And wet his grave with my repentant tears,
         I will with all expedient duty to see you. (211-17)

Anne y consent avec joie, dit-elle, car elle voit d’un bon œil le repentir de son futur mari.

Marché conclu, Richard a eu ce qu’il voulait. Il va, comme il l’a dit, enterrer seul le roi mort et, qui plus est, dans son fief et non chez Anne. Gent. Toward Chertsey, noble lord? Glo. No, to Whitefriars. (227) Quant à Anne, elle tiré le maximum possible de la négociation.

Reste le dernier monologue.  Richard y récapitule ce qu’on a vu et, tel un sportif  qui célèbrerait une victoire improbable, en détaille le déroulement. Ce serait une redondance scénique, sans la fin où il indique, qu’outre la légitimité politique qu’il vient d’obtenir pour son clan, il a aussi acquis, grâce au «regard» d’Anne, un nouveau statut et une nouvelle image plus «présentables».  

         Shine out, fair sun, till I have bought a glass,
         That I may see my shadow as I pass. (263-4)

Enfin, ce qui allait de soi pour les spectateurs de l’époque est qu’en entrant dans la maison de Richard, Anne apporte dans sa corbeille son argent ses titres et ses alliances.

Un grand pas de plus vers le trône!






 










[1] Indique le numéro des vers.

dimanche 13 avril 2014

Geste performatif III ou Les trois vautours du PQ et le théâtre.

Je reviens une troisième fois sur le geste politique performatif, car ce qui s’est passé à la soirée électorale du Parti québécois mérite une analyse théâtrale.

L’usage veut que, au moment où les résultats ne font plus de doute qu’il s’agisse de victoire ou de défaite, aucun discours substantif ne précède celui du chef de parti. Or, avant que Pauline Marois n’ait effectivement démissionné, trois candidats élus du PQ,  Pierre Karl Péladeau, Jean-François Lisée et Bernard Drainville, qui à tort ou à raison sont considérés comme de prétendants à la chefferie, se sont livrés à une sorte de surenchère de profession de foi politique.

Ce geste a été immédiatement dénoncé par la quasi-totalité des commentateurs avec des mots parfois très durs. Quelques-uns ont utilisé l’analogie d’un cadavre encore chaud dont on veut s’emparer des biens. Réflexion faite, cette analogie est assez juste.

Les sociétés ont des règles précises concernant l’enterrement des morts physiques, spirituels ou institutionnels que même les héritiers les plus légitimes doivent observer. C’est lors de ces cérémonies que sont transmis, symboliquement et en public, les legs auxquels les successeurs peuvent prétendre. Les familles portent en terre leurs morts et ce sont celles et ceux qui sont au premier rang qui reçoivent l’héritage physique ou spirituel.

En politique l’héritage principal, voire unique, est la légitimité. C’est elle qui donnait jadis l’autorité au prince qui enterrait son père le roi. Le processus est plus subtil en démocratie, puisqu’en principe le pouvoir n’est pas héréditaire. Cependant, lorsque le général de Gaulle est mort et le président en exercice s’est immédiatement rendu à Colombey-les-Deux-Églises pour s’incliner devant le défunt, la famille a fait fermer le cercueil avant son arrivée. En effet, le président Pompidou, collaborateur et premier ministre du général, a été perçu par la famille comme un traître pour avoir trop tôt déclaré son intention de succéder à son mentor et ancien patron. Le geste de la famille était le refus de transmission de légitimité spirituelle. Au demeurant, le général s’est lui-même considéré comme sans successeur politique puisqu’il a interdit l’accès à ses funérailles à toute autorité civile.

Au théâtre c’est sans doute Shakespeare, encore lui, qui a traité cette question avec le plus de force et de subtilité. L’exemple peut-être le plus connu se trouve dans Jules César. Marc Antoine, ami proche du leader assassiné, arrive sur les lieux du crime et obtient des meurtriers de pouvoir prononcer un éloge funèbre. Ceux-ci, après avoir convaincu la foule de la nécessité de leur geste, laissent Marc Antoine avec le cadavre de César face à la foule. Le futur membre du Triumvirat prononce sur le corps «encore fumant» le discours dont tous les élèves anglophones connaissent au moins le début :
        

         Friends, Romans, countrymen, lend me your ears.
         I come to bury Cesar, not to praise him.


Cet enterrement, qui n’en est pas un vraiment du moins pas tant que Marc Antoine n’ait recueilli toute la légitimité de César mort, retourne la foule, c’est-à-dire l’opinion publique et les «légitimistes» vont gagner la guerre civile causée par l’assassinat.

 Comme souvent au théâtre, et surtout chez les classiques, la perfection de la langue fait oublier au spectateur contemporain l’importance de la situation. Le merveilleux texte de Marc Antoine n’aurait sûrement pas eu le même résultat sans la présence du cadavre de César. Et pour réaffirmer la remarquable habilité politique de Marc Antoine, Shakespeare lui fait prononcer au autre éloge funèbre à la fin de la pièce, cette fois-ci pour son ennemi Brutus qui vient de s’enlever la vie. Une légitimité de plus ne peut pas nuire. Fortinbras en fait autant sur le cadavre de Hamlet dont il  vient occuper le pays. Les deux textes terminent la pièce et annoncent l’ère nouvelle.

Cependant, l’enterrement le plus étonnant, à mon avis, se trouve dans Richard III, plus précisément dans la scène archi-connue entre Richard et Lady Anne. J’y consacrerai mon prochain texte.


mardi 8 avril 2014

Geste performatif II. Les apprentis sorciers du geste.

Dans mon dernier texte j’ai parlé du geste performatif et je me suis étonné que personne dans l’équipe du PQ n’ait prévu l’effet que produira celui de PKP. Il faut dire que si la société regorge de spécialistes de l’image, peu sont celles et ceux qui comprennent ou même s’intéressent au geste.

L’image est un instantané (il y a quelques décennies on appelait certaines formes de photographies «instantanés») qui fige un moment. Les faiseurs d’images contemporains tentent d’imprimer dans la conscience de l’observateur une idée aussi précise que possible de l’objet présenté.

À l’opposé, le geste s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Il reflète, représente ou signifie une action qui a un commencement et une fin. Lorsqu’il est théâtral, il suscite le plaisir du spectateur en lui permettant de le suivre et d’en être touché. Le geste demande une participation du public là où l’image ne fait que vouloir procurer un plaisir esthétique, impressionner ou  convaincre.


Cependant, en dehors du théâtre, le geste, une fois accompli, a une vie quasi indépendante sur laquelle le créateur a relativement peu d’emprise. Tel l’apprenti sorcier qui voulait faire travailler le balai sans en connaître le mécanisme, celles et ceux qui veulent emprunter au théâtre l’art du geste sans en maîtriser les bases, courent souvent à la catastrophe.